L'aventure du Centre de Mécanique Ondulatoire Appliquée (CMOA) commence avec la nomination, en 1942, de Raymond Daudel, jeune ingénieur sorti major de l'Ecole Supérieure de Physique et de Chimie Industrielles de la Ville de Paris (ESCPI), comme assistant d'Irène Joliot-Curie, Professeur de Chimie à la Sorbonne, et d'Antoine Lacassagne, Professeur de Médecine au Collège de France, co-directeurs de l'Institut du Radium (aujourd'hui intégré à l'Institut Curie). Fille de Pierre Curie (Prix Nobel de Physique en 1903, avec son épouse Marie, pour la découverte de l'origine physique de la radioactivité) et de Marie Sklodowska (Prix Nobel de Chimie en 1911, pour la découverte du radium et du polonium) et elle-même Prix Nobel de Chimie en 1935, avec son époux Frédéric Joliot, pour la synthèse de nouveaux éléments radioactifs, Irène Curie s'était associée à Antoine Lacassagne, qui s'est lui aussi distingué par la découverte du rôle cancérigène d'hormones féminines, pour mener des recherches sur l'implication et sur l'application de radio-éléments dans la formation et le traitement de tumeurs malignes. Tout en assurant le suivi de nombreux cancers du pharynx traités par radiothérapie, Raymond Daudel prépara une thèse de doctorat ès-sciences sur la séparation chimique de radioéléments formés par bombardement neutronique, qu'il soutint en 1944.

        C'est en suivant les enseignements de Louis de Broglie, Prix Nobel de Physique en 1927 pour sa découverte des ondes de matière (avec la fameuse relation lp = h), que R. Daudel réalisa que la Mécanique Ondulatoire était un outil essentiel pour établir un gouvernement mathématique au sein de populations moléculaires, dont les êtres vivants sont des assemblages extrêmement complexes. En 1943 il publia un premier ouvrage en ce domaine (1), et en 1944 il créa le Centre de Chimie Théorique de France (CCTF) sous le parrainage de Frédéric et Irène Joliot-Curie, Antoine Lacassagne, Louis de Broglie, Paul Pascal et d'autres chimistes, dans le but de rassembler des chercheurs et de donner des enseignements sur les applications de la nouvelle mécanique en chimie et en médecine. Les premières publications du CCTF datent de 1945 et portent notamment sur l'introduction du concept de valence libre par la méthode des diagrammes moléculaires (2) et sur l'emploi du radio-iode dans le diagnostic des maladies de la thyroïde (3).

        En 1954 le CCTF change de nom et devient l'Institut de Mécanique Ondulatoire Appliquée à la Chimie et à la Radioactivité (IMOACR), patronné par le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Un an plus tard l'Institut s'installe au 155 rue de Sèvres, 75007 PARIS, à proximité de l'Hôpital Necker - Enfants Malades. En 1957 cette structure change à nouveau de nom et, par décision de Georges Champetier, Directeur Général du CNRS, devient le Centre de Mécanique Ondulatoire Appliquée (CMOA), laboratoire propre du CNRS, avec Louis de Broglie comme président du Comité Directeur. En 1962 le CMOA du CNRS est transféré au 23 rue du Maroc, 75019 PARIS, afin de se rapprocher des grands ordinateurs de l'Institut Blaise-Pascal.

        Le CMOA comprend alors une quarantaine de chercheurs et d'enseignants dont une bonne moitié sont originaires d'une dizaine de pays étrangers, notamment des Etats-Unis d'Amérique - où le laboratoire s'était fait connaître par la publication d'un des premiers ouvrages de Chimie Théorique (4), écrit à la demande d'un éditeur américain à l'intention des universités américaines. Le CMOA est alors structuré autour de quatre grandes équipes :

            - L'équipe de Raymond Daudel et Odilon Chalvet, orientée vers l'étude de la réactivité chimique et biochimique, dont devaient émerger, pour former des groupes autonomes, Monique Roux, Simone Odiot, Nadine et Georges Bessis, Federico Peradejordi (qui rejoignit plus tard Yves Smeyers à Madrid), Raymond Constanciel, et de nombreux autres chercheurs et enseignants.

            - L'équipe de Carl Moser et Hélène Lefebvre-Brion, orientée vers l'étude des méthodes élaborées appliquées à la structure de petites molécules. Vers la fin des années 60, H. Lefebvre-Brion rejoint le Laboratoire de Photophysique Moléculaire (LPPM) à Orsay, et C. Moser fonde le Centre Européen de Calcul Atomique et Moléculaire (CECAM), afin de se rapprocher de l'Institut Blaise-Pascal - qui y avait déménagé pour devenir le Centre InterRégional de Calcul Electronique (CIRCE), ultérieurement rebaptisé IDRIS.

            - L'équipe de Roland Lefebvre, orientée vers l'interprétation des spectres et des constantes de résonance magnétique en phase condensée, dont devaient émerger les équipes de Philémon Kottis (qui dirigea notamment la thèse de Jean-Pierre Lemaistre), Jean Maruani (qui dirigea notamment la thèse de Jean-Pierre Korb), et d'autres chercheurs et enseignants, en France et à l'étranger (notamment Yves Smeyers à Madrid et Maximo Garcia Sucre à Caracas). Roland Lefebvre devait se joindre à la fondation du LPPM.

            - L'équipe de Savo Bratos, orientée vers l'interprétation des spectres et des constantes de spectroscopie infrarouge en phase condensée, dont devaient émerger notamment Sylvette Besnaïnou (qui devait accompagner R. Daudel et J. Maruani au Laboratoire de Chimie Physique en 1986) et Marcel Allavena. Vers la fin des années 60 Savo Bratos prit la direction du laboratoire de Physique Théorique des Liquides (PTL) à Jussieu, et en 1984 Marcel Allavena se détacha du CMOA pour former le laboratoire de Dynamique des Interactions Moléculaires (DIM) à Jussieu. Celui-ci fut ultérieurement rejoint par des chercheurs venus de l'équipe Pullman, et a depuis fusionné avec la partie de l'ancienne équipe de Lionel Salem dirigée par Alain Sevin pour former le Laboratoire de Chimie Théorique (LCT).

            - Vers le milieu des années 70 d'autres équipes se constituèrent au CMOA: Earl Evleth (chimiste organicien venu de l'Université de Californie à San José), Pierre Becker (études de structure électronique par diffraction des rayons x et des neutrons), Nicole Gupta (études de structures de bandes dans des alliages métalliques), et bien entendu les chercheurs formés au sein des équipes précédentes et qui en prirent la succession.

        Durant une trentaine d'années le CMOA du CNRS développa une intense activité de recherche, de formation et d'animation scientifiques. Plus d'un millier d'articles et une vingtaine d'ouvrages (e.g. 4-13) furent publiés de la fin des années 50 au milieu des années 80. Une dizaine de colloques (généralement au Laboratoire), de congrès (au Palais de l'Europe à Menton) et d'écoles d'été (sous l'égide de l'OTAN) furent organisés, et 80 thèses de doctorat furent soutenues. L'Académie Internationale des Sciences Moléculaires Quantiques (IAQMS), qui organise depuis 1973 à Menton (e.g. 10) un grand congrès tous les trois ans, fut fondée en 1967 à l'initiative du CMOA (Daudel), en coopération avec d'autres laboratoires français (Pullman), suédois (Löwdin), britanniques (Coulson, Pople), américains (Parr, Roothaan), etc. La World Association of Theoretically Oriented Chemists (WATOC), qui organise tous les trois ans un grand congrès, en alternance avec les précédents, fut fondée en 1982, sur le même modèle, par des anciens du CMOA (dont Imre G. Csizmadia). Des centaines de scientifiques de tous les pays ont rendu visite au CMOA, et des dizaines y ont séjourné, pour des périodes allant de quelques semaines à plusieurs mois. A titre indicatif, la liste qui suit donne un échantillonage de ces visiteurs :

- P. Bagus (Argonne, IL, USA), J. J. Dannenberg (New York, NY, USA), M. Fink (Princeton, NJ, USA), L. Goodman (Rutgers, NJ, USA), H. Jaffe (Cincinnati, OH, USA), M. Martin (Purdue, IN, USA), F. A. Matsen (Austin, TX, USA), R. Mulliken (Chicago, IL, USA), R. Nesbet (San Jose, CA, USA), G. Robinson (Baltimore, ML, USA), E. B. Wilson (Harvard, MA, USA), I. G. Csizmadia (Toronto, ON, Canada), C. A. McDowell (Vancouver, BC, Canada), P. Mezey (Saskatoon, SA, Canada), E. Barojas (Mexico, Mexique), M. Garcia Sucre (Caracas, Venezuela), E. V. Ludeña (Quito, Equateur), O. Tapia (Santiago, Chili), A. Toro-Labbé (Santiago, Chili), Y. G. Smeyers (Madrid, Espagne), J.-C. Lorquet (Liège, Belgique), M. Verhagen (Bruxelles, Belgique), P. W. Atkins (Oxford, UK), J. Pople (Cambridge, UK), G. Richards (Oxford, UK), A. Lund (Studsvik, Suède), P.-O. Löwdin (Uppsala, Suède), P. Pyykkö (Turku, Finlande), S. Savolainen (Helsinki, Finlande), E. Heilbronner (Zürich, Suisse), H. Ratajczak (Wroclaw, Pologne), J. Cizek (Prague, Tchécoslovaquie), S. Christov (Sofia, Bulgarie), etc.

        A l'approche de la retraite du Professeur Daudel, diverses circonstances, notamment d'environnement administratif et de dispersion scientifique, provoquèrent la dissolution du CMOA du CNRS, dont les équipes iront inséminer d'autres laboratoires existants. Vers 1985 un groupe de chercheurs suit le Pr Daudel au Laboratoire de Chimie Physique, fondé en 1924 par Jean Perrin (prix Nobel de Physique en 1926) sur le Campus Curie, où ils sont accueillis par son directeur, le Pr Christiane Bonnelle. L'un de ces chercheurs, Jean Maruani, saisit cette occasion pour fonder, avec l'accord explicite et sous la présidence d'honneur du Pr Daudel, une association internationale portant le nom de CMOA et régie par la loi de 1901 et le décret-loi de 1937 modifiés par la loi de 1981. Déclarée le 22 novembre 1985, cette association se donne pour but d'agir en faveur du développement de la recherche scientifique et de la diffusion de la culture scientifique dans les domaines des applications physiques, chimiques, biologiques et technologiques et des implications cosmologiques et épistémologiques de la mécanique ondulatoire et des théories subséquentes. Un premier congrès est organisé par le nouveau CMOA à Paris en 1986: il réunit près de 180 personnes et donne lieu à des actes totalisant plus de 1.800 pages (14).

        Dans la foulée seront fondés chez Kluwer (Hollande) une revue, Topics in Molecular Organization and Engineering (TMOE), où seront édités en tout 16 ouvrages, et un journal, Molecular Engineering, dont paraîtront 8 tomes. Depuis, ces deux entités ont été remplacées par une nouvelle série, Progress in Theoretical Chemistry and Physics (PTCP), qui comprend deux volets: A) Monographs et B) Proceedings. Les actes du premier colloque de la série Quantum Systems in Chemistry and Physics (QSCP) sont parus dans TMOE (15) et les actes de cinq des colloques suivants, dont celui organisé par le CMOA à Marly-le-Roi en 1999 (16), sont parus dans PTCP. Une quinzaine d'ouvrages ont été publiés dans cette série (notamment 17, 18), qui a été reprise depuis par Springer.

       Le CMOA est administré par un Conseil comprenant les personnes suivantes :

- Raymond Daudel (Secrétaire Perpétuel de l'Académie Européenne des Sciences, des Arts et des Lettres), Président d'honneur (décédé en 2006) ;

- Jean Maruani (Directeur de Recherche honoraire au CNRS, Editeur exécutif chez Springer), Président fondateur ;

- Paul Caro (ancien Délégué aux Affaires Scientifiques de la Cité de la Villette), Vice-président ;

- Daniel Blangy (ancien Professeur à l'Université Denis-Diderot), Secrétaire délégué ;

- Claude Gaudeau (Directeur de la Société de Bioinformatique et de Biotechnologie), Trésorier délégué ;

- Anders Lund (Professeur honoraire à l'Université de Linköping, Suède); Paul Mezey (Professeur honoraire à l'Université du Saskatchewan, Saskatoon, Canada); Gerardo Delgado-Barrio (Président de la Société Royale de Physique d'Espagne); Jacques Schweizer (Ingénieur de Recherche honoraire au CEA, Grenoble, France); Alejandro Toro-Labbé (Professeur à l'Université Catholique du Chili, Santiago, Chili), administrateurs.

        Depuis le congrès de 1986, le CMOA s'est surtout attaché à apporter un soutien logistique à de jeunes chercheurs, notamment d'Europe de l'Est. En avril 2000, le CMOA a créé à Uppsala (Suède) un Prix d'incitation scientifique (Promising scientist prize) destiné en principe à de jeunes chercheurs de pays en développement. Ce prix a été décerné pour la première fois à Sofia (Bulgarie) à l'occasion du 6e colloque QSCP en avril 2001, puis à Marly-le-Roi (France) à l'occasion du 4e congrès ICTCP en juillet 2002, Bratislava (Slovaquie) à l'occasion du 7e colloque QSCP également en septembre 2002, Les Houches (France) en 2004, Carthage (Tunisie) en 2005, Saint-Petersbourg (Russie) en 2006, etc. Pour des précisions sur ce Prix, on peut consulter le site web : http://www.lcpmr.upmc.fr/prize.html.

____________________ ( 1) R. Potier et R. Daudel, La Chimie Théorique, Hermann, Paris, 1943.

( 2) R. Daudel et A. Pullman, C.R.A.S. (Paris) 220 (1945) 888; 222 (1946) 663.

( 3) Michel Berger, Thèse de doctorat en médecine (1945).

( 4) R. Daudel, R. Lefebvre et C. Moser, Quantum Chemistry, Interscience (Wiley), New York, 1959.

( 5) R. Daudel, Structure Electronique des Molécules, Gauthier-Villars, Paris, 1962.

( 6) R. Lefebvre et C. Moser (eds), La Structure Hyperfine Magnétique des Atomes et des Molécules, Editions du CNRS, Paris, 1963.

( 7) P. Daudel et R. Daudel, Chemical Carcinogenesis and Molecular Biology, Interscience (Wiley), New York, 1966.

( 8) R. Daudel, Théorie Quantique de la Réactivité Chimique, Gauthier-Villars, Paris, 1967.

( 9) R. Daudel et C. Sandorfy, Semi-empirical Wave-mechanical Calculations on Polyatomic Molecules, Yale U. Press, New Haven, 1971.

(10) R. Daudel et B. Pullman (eds), The World of Quantum Chemistry, Reidel, Dordrecht, 1974.

(11) R. Daudel, Vision Moléculaire du Monde, Hachette, Paris, 1981.

(12) J. Maruani and J. Serre (eds), Symmetries and Properties of Non-rigid Molecules, 536 p., Elsevier, Amsterdam, 1983.

(13) R. Daudel, J-P. Korb, J-P. Lemaistre et J. Maruani (eds), Structure and Dynamics of Molecular Systems, 606 p. en 2 vols, Reidel, Dordrecht, 1985-86.

(14) J. Maruani (edr), Molecules in Physics, Chemistry and Biology, 1816 p. en 4 vols, Kluwer, Dordrecht, 1988-89.

(15) R. McWeeny, J. Maruani, Y. G. Smeyers and S. Wilson (eds), Quantum Systems in Chemistry and Physics, 404 p., Kluwer, Dordrecht, 1997.

(16) J. Maruani, C. Minot, R. McWeeny, Y. G. Smeyers and S. Wilson (eds), New Trends in Quantum Systems in Chemistry and Physics, 756 p. en 2 vols, Kluwer, Dordrecht, 2001.

(17) J. Maruani, R. Lefebvre and E. Brändas (eds), Advanced Topics in Theoretical Chemical Physics, 580 p., Kluwer, Dordrecht, 2003.

(18) J.-P. Julien, J. Maruani, D. Mayou, S. Wilson and G. Delgado-Barrio (eds), Recent Advances in the Theory of Chemical and Physical Systems, 604 p., Springer, 2006.